le bœuf de la rentrée

Juste avant d’envoyer 4 animaux à l’abattoir, je suis dans la pâture avec des enfants. Je me sens comme un médiateur. J’organise les conditions de la rencontre entre un groupe de 10 bovins et un groupe de 5 petits homo sapiens. Chaque espèce est d’abord impressionnée l’une par l’autre, mais la curiosité, plus forte que la crainte, laisse finalement se rapprocher de très près les deux groupes. La première question des enfants, c’est “comment ils s’appellent?”, question à laquelle je réponds avec plaisir, “Magique, Masqué, Marocaine, Mad Max, Limousin, Mongole, Métaphore“, M, lettre des naissances de l’année 2016. Puis très vite vient une autre question: “Tu vas les tuer?“, question moins facile mais extrêmement intéressante et d’actualité, et je leur donne ma vision des choses. Mais avant le résumé de ma réponse, voici d’abord les éléments à retenir si vous voulez m’acheter du bœuf  de la rentrée:

ouverture des réservations pour de la Viande de bœuf et génisse de la Chènevétrie

Les colis seront à prendre à la ferme le vendredi 14 septembre, de 8h à 20h
en colis de 12 kg (ou 6 kg), chaque article est étiqueté et emballé sous vide

info ou réservations: Samuel

06 04 44 20 88

ou

dugas@laposte.net


3 formules de colis sont disponibles:


  • colis grand-mère 13€/kg

 

Limousin, bœuf croisé limousin x holstein, né le 26 août 2015

7 kg de cuisson courte : rumsteck, faux-filet, côte à griller, tournedos, tranche, macreuse, basse côte, rond de gite, bavette de flanchet…

5 kg de cuisson longue : 3 pot-au-feu et 3 bourguignons




  • colis vegan 13€/kg

Masqué, bœuf holstein né le 1er janvier 2016

7 kg de cuisson courte : rumsteck, faux-filet, côte à griller, tournedos, tranche, macreuse, basse côte, rond de gite, bavette de flanchet…

5 kg de steacks hachés




  • colis hispter 13€/kg

Magique, génisse Red Holstein née le 8 janvier 2016

7 kg de cuisson courte : rumsteck, faux-filet, côte à griller, tournedos, tranche, macreuse, basse côte, rond de gite, bavette de flanchet…

5 kg de saucisses et de merguez



Donc, aux enfants, je leur réponds: “oui, je vais les tuer, je vais vendre leur viande“. L’un deux m’interpelle: “C’est pas bien de tuer“. Je mobilise alors ce que j’ai entendu dans les nombreux débats qui surgissent très régulièrement depuis quelques années, car cette question de l’abatage, de la tuerie des animaux, de la viande… est devenue un sujet de société. Je pense que c’est bien. Ce sujet n’est pas souvent traité avec sérénité, il déclenche les passions, mais c’est normal, c’est devenu une question sensible et centrale. Cette question surgit dans les réunions d’éleveurs, dans les fêtes entre amis, dans les médias, dans la rue… Quelque soit le parti pris, les propos sont parfois délirants, j’ai entendu certains pro-élevage qualifier publiquement les vegans de staliniens et de fascistes. J’ai aussi entendu des vegans parler des éleveurs avec des propos guère plus élogieux.

Or, évidemment, le dialogue est possible, sans invectives, avec toutes les opinions soucieuses de construire de nouvelles possibilités. Voici ma position, en tant qu’homo sapiens et paysan artisan.

Position étayée par mon expérience, mes discussions avec d’autres éleveurs, avec des vegans, avec des amis et puis par certaines lectures. Notamment celle d’Emanuele Coccia, philosophe italien et auteur de la vie des plantes (ed. Payot et Rivages, 2016). Il y aborde notre rapport aux animaux par l’angle végétal.

Il explique que les plantes furent essentielles pour le développement de la vie sur notre planète. D’abord par la photosynthèse, puisqu’elles sont les seules capables de transformer l’énergie solaire en matière vivante. Le monde végétal produit également l’atmosphère riche en oxygène qui rend possible la vie de tous les animaux, dont l’homme. “Nous pouvons vivre seulement en nous nourrissant de l’excrétion gazeuse des végétaux” écrit-il. “Ce recentrage implique l’acceptation intégrale de notre nature animale: comme tous les animaux, nous vivons de la vie des autres. Nous ne pouvons pas produire de la matière organique à partir de composants inorganiques, comme le font les plantes.

Coccia en arrive à une notion essentielle: “Vivre signifie toujours sacrifier d’autres êtres vivants.” Il voit notre monde comme un grand mélange où tout circule. On ne peut pas penser la vie et la mort de manière séparée, ce qui ne meurt pas ne vit pas. La vie n’existe pas sans la mort.La vie est un cycle continu entre nous, les animaux, les pantes et les micro-organismes. Nous coexistons, nous profitons les un des autres, nous nous domestiquons, nous vivons en symbiose, et parfois, nous nous mangeons les uns les autres. Ce grand mélange est le principe même de toute présence vivante sur Terre.

Vivre, c’est accepter la tragédie de la vie. Vivre en occultant la mort nous éloigne de notre humanité, de notre connexion à la nature.

Je pense que ceux qui font une distinction fondamentale entre les animaux, les végétaux et nous ont une lecture trop figée et traditionnelle. Manger uniquement des végétaux en pensant que c’est plus vertueux car sans drame, sans douleur, sans sensibilité, c’est à mon  avis une vision trop désuète du monde végétal. Je ne suis pas de ceux qui ont besoin de preuves scientifiques pour bâtir des convictions, mais je comprends que nous sommes dans une époque où les preuves scientifiques comptent beaucoup. Or, ces preuves attestant l’intelligence et la sensibilité des végétaux s’accumulent d’années en années.

Vouloir s’émanciper de la souffrance et de la mort en s’abstenant de manger de la viande est vain, puisque c’est ignorer celle des végétaux. Il faut au contraire accepter ce monde auquel nous appartenons, l’aimer sans le nier. Et l’aimer signifie attacher une extrême attention à la manière dont nous traitons la vie. C’est là où je pense que les interrogations soulevées par les mouvements vegans sont très précieux: Qu’est ce que c’est que cette société  qui produit et abat des animaux de manière industrielle, en les considérant comme des choses sans conscience et sans souffrance?  Selon moi, l’acte de tuer un animal est naturel et légitime, mais il ne doit donc absolument pas être un acte automatique et industriel. Tuer un animal doit être un acte sacré et rituel.

La mission de l’éleveur est d’assurer une vie pleine  pour ses animaux, avec la possibilité d’être heureux, en respectant ses besoins physiologiques et sociaux. Sa mission est aussi  de fournir à la société une nourriture saine. Or il est évident que ces deux éléments sont liés. Les conditions d’élevage et d’abatage doivent l’une et l’autre respecter l’animal. Dans sa vie, un bovin doit pouvoir nouer des relations avec ses pairs, pâturer, jouir de la lumière du soleil ou s’en protéger quand il le souhaite. Au moment de sa mort, il ne doit pas subir un transport traumatisant et une tuerie industrielle. C’est pourquoi je pense que les démarches défendues par le collectif Quand l’abatoir vient à la ferme vont vraiment dans le bon sens. Ce collectif, initié notamment par Jocelyne Porcher, milite pour le droit des éleveurs à faire tuer leurs animaux à la ferme par le biais d’outil comme des camions abattoirs. Supprimer le stress du transport et de l’abattoir est pour moi une vraie piste d’amélioration. Même si je fais attention à ce que mes animaux ne fassent jamais leur dernier voyage seul, même si le trajet est relativement court (35km) et même si je connais le sérieux de l’abattoir (Craon), ça serait pour moi un vrai progrès de pouvoir accompagner mes bêtes jusqu’à la mort, chez elles, à la ferme.

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